J’ai du mal à croire que d’autres lieux aient mieux concilié les études et la joie de vivre que le lycée Gambetta à Cahors dans les années cinquante. A dix ans, l’adaptation à l’internat avait d’horribles duretés. Mais après, tout n’était que rires, camaraderie, avec à tout moment la possibilité de s’abstraire du groupe pour s’adonner aux explorations solitaires de l’esprit.
Nous découvrions l’Antiquité dans les livres, et les promenades du jeudi nous révélaient,
dans son antre sous le rocher,la vieille fontaine Divona des Gaulois,d’où la ville tire toujours son eau. Puis la greffe romaine a si bien pris sur ces peuples farouches – les Cadourques n’ont été vaincus à Uxellodunum que bien après Alésia – que la boucle du Lot s’est couverte de thermes, d’aqueducs, de villas, de théâtres. Parfois nous rentrions à l’étude du soir avec un petit trésor de cubes colorés que nous avions arrachés aux mosaïques romaines abandonnées à nos appétits de barbares.
Le lycée avait succédé à une école de Jésuites dont il avait conservé les bâtiments, la chapelle,la tour baroque de briques rouges aux balustres de pierre. Les salles de classe avaient des voûtes en ogive ou d’imposants plafonds dont les poutres enluminées déroulaient des scènes de l’histoire sainte. Je me rappelle ces cours de latin avec au-dessus de ma tête la pein-ture d’une femme éplorée accompagnée du phylactère « Rachel plorans filios suos ».Je vois aussi un soudard brandissant une épée – à moins que ma mémoire n’ait introduit frauduleuse-ment à cet endroit le souvenir du dessin de Nicolas Poussin pour Le Massacre des Innocents.
Que de découvertes dans les manuels et dans la bibliothèque de l’étude du soir ! Le monde
et l’histoire se présentaient dans de pauvres photos noir et blanc peu lisibles dont les agences,
Alinari, Boissonas, Giraudon, m’inspirent encore la plus grande gratitude. C’étaient la lionne
blessée assyrienne, le tombeau de Cecilia Metella sur
un Grec en fustanelle, un cafouillis noirâtre représentant la butte d’Issarlik et qui s’est pour
toujours imposé à mon imagination pou figurer les splendeurs de Troie. Je ne crois pas que les
collégiens d’aujourd’hui gavés de films et d’images puissent autant rêver devant l’avalanche de clichés techniquement parfaits qui submergent leurs manuels. Ils ne les regardent même pas. Je n’oublie pas que je m’adresse à toi, jeune lecteur ou lecteur jeune. Peux-tu imaginer que j’ai été puni, en cinquième, par le pion de l’étude, parce que je dévorais les Misérables au lieu de « faire mon travail » ? Même les Martyrs de Chateaubriand, même Gargantua, même les Confessions n’étaient encore que des distractions tolérables « quand on avait fini son tra-vail ». Plaisirs interdits de la lecture, la nuit, sous les draps, à la torche électrique…
Les matins de printemps inondaient le dortoir de soleil bien avant la sonnerie, et nous é-tions réveillés par le tapage des oiseaux dans les platanes de la cour. Alors l’attrait du dehors,
le besoin de grands espaces étaient irrésistibles,d’autant que nous venions tous de bourgs ou de villages où rien ni personne n’avait jamais freiné nos vagabondages. Là, la seule occasion de sortie était la promenade du jeudi – au moins jusqu’en troisième, parce qu’à cette époque de discipline sévère l’administration avait la sagesse d’ignorer les allées et venues des grands, dont la liberté n’était limitée que par un accord tacite qui leur déconseillait les provocations inutiles.
Il y avait en réalité deux promenades : la normale, qui conduisait au stade et où l’on s’en-nuyait à mourir si l’on ne goûtait pas les jeux de ballon, et celle des « collés », ceux qui avaient eu des retenues dans la semaine et qu’on privait de foot ou de rugby. Ceux-là, comme naguère les légionnaires à Tataouine, on les amenait marcher au-delà du fleuve, dans les colli-nes – il fiume, fin dietro le colle, je n’ai jamais pu lire les nouvelles de Pavese sans voir le Lot et les collines environnantes. Or, même vierge de punitions, on avait le droit de se joindre à la promenade des collés. C’était l’époque bénie où les villes s’arrêtaient à la campagne ou à la nature sauvage. Sitôt passé le fleuve, et la dernière maison, le pion prenait n’importe quel che-min rocailleux et nous lâchait dans les buissons et les cailloux, choisissant résolument comme méthode pédagogique la stabulation libre, en garçon sérieux qui a des examens à préparer et qu’aucun cri, aucun appel au secours, aucune colonne de fumée, aucun écroulement de pier-raille ne distrairont de ses fiches jusqu’à l’heure de rassembler le troupeau à grands cris et coups de sifflets, en envoyant des lieutenants, comme chiens de berger, rechercher les égarés aux quatre horizons.
Toutes ces collines avaient été autrefois occupées par les vignes de l’ancien vignoble de Cahors, ruiné par le phylloxéra à la fin du XIX° siècle ou au début du XX°. Celui qu’on a re-constitué depuis pousse maintenant dans les plaines ou sur les coteaux peu abrupts, car aucun tracteur ne tiendrait dans ces pentes si raides que le vigneron les cultivait à plat-ventre, avec de petits outils, toujours en remontant pour ne pas laisser descendre le peu de terre qui se maintenait sur le rocher.
Au milieu de sa vigne chacun avait construit son cabanon, délicieuse maisonnette où la tuile, la brique et la pierre rappellent si bien la couleur des murs romains, avec sa citerne, son figuier et son cyprès, une pièce en bas à demi encastrée dans le rocher, pour ranger les outils et faire la sieste au frais dans les heures chaudes, et une pièce au-dessus avec la cheminée, d’où le regard plonge au loin sur la ville et ses tours médiévales, les trois tours du pont Valen-tré,
Quelle retraite pour un sage ! Autant que la cabane de l’ermite qu’on voit dans les rouleaux des peintres chinois et dans les poêmes de Wang Wei ou de Han Shan.
On imagine le cortège venant de la ville les matins de vendange : l’âne portant les provisions et la bombonne de vin, l’homme avec le fusil pour tirer un perdreau dans les vi-gnes, la femme avec l’enfant. Une paisible Fuite en Egypte des gravures de Rembrandt.
Puis, la maladie de la vigne ayant coïncidé avec l’arrivée du chemin de fer, tout le pays s’est vidé, jusqu’à l’apparition récente des lotissements et des centres commerciaux.
Nous nous abattions comme des chiens fous sur ces paradis. Une fois, sentant le besoin d’une occupation plus organisée, plus intelligente que les poursuites habituelles, certains se sont mis à enlever les tuiles d’une de ces maisonnettes. L’entraînement du groupe faisant taire les scrupules des autres, le toit a été vite par terre, puis une poutre dégagée pour servir de bélier,et en deux heures il n’est plus rien resté du bâtiment qu’un tas de gravats. Je n’oserais pas affirmer que cette saison-là la destruction des maisons n’est pas devenue le but de toutes les promenades.
Je suis bien sûr que si un de nos sociologues actuels s’était penché sur ce comportement,il n’aurait pas manqué d’accuser la vie coupée des réalités extérieures,le ghetto de l’internat, la violence symbolique que constituait l’apprentissage de la grammaire et du latin, comme on accuse maintenant la société, le chômage, l’absence d’animation, l’esclavage des arrière trisaïeux, le colonialisme subi par les grands parents ou les programmes scolaires des ravages provoqués par la jeunesse. Nous sommes tous à l’affût de catastrophes pour proposer notre explication du monde ou de la société. Si le niveau des mers montait de plusieurs mètres, on verrait les postiers en tirer argument contre la privatisation de la poste et le MEDEF accuserait la démagogie syndicale. Et personne n’aurait tout-à-fait tort. Il y a toujours de bonnes raisons pour penser ce que l’on pense, et presque toutes les explications de l’homme et de la société sont justes en quelque manière, même les plus bizarres. Regarde l’astrologie. Y a-t-il principes plus stupides que d’accorder de l’influence sur tel ou tel individu à des constellations dont les astres ne forment même pas de vrais groupes dans le ciel et qui ne donnent l’illusion d’être voisins que parce qu’on les voit dans la même direction ? Pourtant, la description par un astrologue de ton caractère et de celui de tes proches te confondra. Or, si tu t’attaches à cette explication de toi comme déterminé par des causes lointaines, tu y perdras la conscience claire de ta liberté et de ta responsabilité.
Nous sommes paralysés par la recherche de la vérité, et de la vérité unique. Laisse la recherche de
Si je me suis permis cette longue promenade autobiographique, c’était pour rappeler que dix garçons ensemble sont capables de tout, quels que soient l’origine sociale, le niveau culturel, etc…etc…Et il y a des exemples beaucoup plus graves, sans aucune autre explication que le besoin d’activité, la hâte de vite contempler les effets de sa puissance, le goût de la révolte de tout être jeune. Pour peu que l’on désigne à la légère des objets de haine, les choses peuvent devenir terribles. Pourtant les mêmes qui détruisent seraient ravis de construire, si ce n’était pas si long et si compliqué. L’impatience suffit souvent à expliquer que le besoin d’activité et de puissance se tourne vers la malveillance, ou l’autodestruction.
Cette fougue de la jeunesse, qui s’accompagne si souvent d’arrogance et d’insolence, a toujours suscité des convoitises. Les amateurs de virilité rêvent de voyous, de rebelles, des beaux guerriers africains, palestiniens, afghans bardés de cartouchières et de kalachnikovs comme d’autres ont pu rêver autrefois du beau guerrier nazi. Depuis plus d’un siècle, c’est une constante dans l’imaginaire européen de se vivre comme de vieux peuples, « recrus d’histoire » , dit De Gaulle, à bout d’énergie, amollis par le confort et la sécurité, émasculés par une culture humaniste, qui ont besoin de sang neuf, d’énergie nouvelle, d’audace, et chacun de finir selon ses passions dominantes dans l’anarchisme, le surréalisme, le nazisme, la révolution, la moto ou la techno.
Il est pourtant vrai que toute société, comme tout individu, a besoin d’énergie. Tu as
besoin de ton énergie, non seulement celle de ton corps, mais celle aussi que te donnent tes
passions – et celles qui en donnent le plus sont les pires, comme la colère ou la haine. Le
problême de toute éducation est de canaliser cette énergie sans la tuer, ton problême est de
faire de toi un être cultivé et civilisé, mais pas un zombie amorphe et poussif. Il faut faire
passer le torrent sauvage dans des canaux, des turbines, en lui conservant assez de force pour
alimenter en électricité toute une région qu’il aurait pu dévaster dans ses jours de colère.
Quand Platon, dans sa Police (combien je regrette que ce beau mot ait été réduit par
l’usage à un emploi subalterne, car le mot latin de République ne convient pas) constitue
l’élite de sa cité idéale, en aristocrate familier de l’équitation il compare l’éducation des
gardiens de sa cité au dressage des chevaux.Quand on veut obtenir un excellent cheval on ne
choisit pas un poulain calme et docile, mais un « thumoeidês »,c’est-à-dire un où domine le
thumos :à la fois la fougue, l’irascibilité, l’orgueil,l’arrogance, l’esprit rebelle et dominateur.
Ce sera le meilleur une fois dressé. Je devine cette arrière pensée derrière l’indulgence et
l’intérêt que suscitent les jeunes des banlieues. Quel gain pour
acceptent le mors ! Il n’y a qu’à voir caracoler dans la vie politique quelque fringante cavale,
comme Rachida Dati ou Fadela Amara. L’image te choque. Tu ne veux pas être dressé. Tu
préfères laisser s’épanouir ton être profond. Mais les hommes, à la différence des huitres ou
des tamanoirs, n’ont pas d’être profond. Tu n’as à peu près à toi qu’un tempérament, et
l’aptitude à certaines passions plutôt qu’à d’autres. Tout le reste te vient d’ailleurs. Tu es déjà
et tu seras de toutes façons colonisé. Tu es un champ offert, exposé à toutes les semences
apportées par les vents. Si tu ne te cultives pas toi-même, par choix et travail, ta fertilité ne
servira qu’à nourrir les ronces, les orties, et les graines échappées aux champs des voisins.
Jean-Michel Lascoux, professeur agrégé de Lettres Classiques

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